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Solidarité internationale (CONGO) par Amzat B.Y.

Ayiti, 1791-1803 : la Garde meurt mais ne se rend pas.

  Le 14 août 1791 est une des dates de naissance du Panafricanisme contemporain. Deux ans et un mois jour pour jour après la prise de la Bastille symbolisant la Révolution française, la cérémonie du Bois-Caïman dirigée par le prêtre houngan Dutty Boukman lance la Révolution haïtienne qui va entraîner la chute de Saint-Domingue, la

 

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Le 14 août 1791 est une des dates de naissance du Panafricanisme contemporain. Deux ans et un mois jour pour jour après la prise de la Bastille symbolisant la Révolution française, la cérémonie du Bois-Caïman dirigée par le prêtre houngan Dutty Boukman lance la Révolution haïtienne qui va entraîner la chute de Saint-Domingue, la colonie la plus riche des Amériques grâce à l’exploitation maximale de 500 000 Africains. La Révolution ayant donné naissance en 1804 à un État indépendant, la Première République Noire d’Ayiti, cette brève lecture se place sous l’angle des Relations Internationales et de la Défense.

UN CONTEXTE RÉVOLUTIONNAIRE

Lorsque les Africains se soulèvent à Bois-Caïman, Saint-Domingue est déjà confrontée à une sédition des colons français qui refusent d’appliquer les lois décrétées par l’administration royaliste, elle-même hostile aux révolutionnaires parisiens qui cherchent à abolir la monarchie. Les mulâtres et les libres de couleur – qui sont catégories de classe bien plus que de « couleur » – tentent également d’obtenir une extension de leurs droits politiques et économiques, et se montrent peu solidaires de la condition servile des Africains. A Paris, Louis XVI étant toujours chef des Armées et de la Marine, décide d’envoyer 15 navires avec 6000 hommes pour en finir avec l’impertinence des planteurs, et surtout pour mater la révolte africaine. A leur bord, les commissaires Sonthonax et Polverel sont plutôt favorables à la Révolution. Les troupes de la Garde Nationale, composées en majorité d’hommes de la Révolution, sont néanmoins commandés par des officiers royalistes dirigés par Desparbès.

La destitution de Louis XVI en août 1792, et la proclamation de la République en septembre, interviennent alors que les commissaires Sonthonax et Polverel ont repris des positions, notamment à Port-au-Prince. Mais l’exécution de Louis XVI en janvier 1793 et les succès des armées révolutionnaires en Europe poussent les monarchies menacées, en premier lieu l’Angleterre et l’Espagne, à réagir. Sonthonax demande d’organiser la défense de Saint-Domingue contre l’Espagne, qui possédait la partie occidentale de l’île (actuelle République Dominicaine), alliée à l’Angleterre, qui espérait remporter Saint-Domingue, soit militairement avec l’Espagne, soit politiquement en faisant une alliance avec les planteurs français rebelles, soit économiquement par un blocus privant la colonie de ses approvisionnements. La nomination du royaliste et esclavagiste Galbaud au poste de gouverneur, força Sonthonax à proclamer unilatéralement l’abolition de l’esclavage, le 29 août 1793, et à armer le plus grand nombre d’affranchis pour repousser les hommes de Galbaud.

DE L’ORGANISATION DE TRAVAIL À L’ORGANISATION MILITAIRE

Répartis par groupes de plusieurs centaines sur des grandes exploitations manufacturières situées dans le nord de l’île, soumis à des lois martiales, les Africains étaient à l’époque les travailleurs dont les conditions de vie se rapprochaient le plus de celles du prolétariat moderne. Minutieuse, efficace et disciplinée, leur organisation de travail allait tout simplement devenir une organisation militaire. A sa tête, Toussaint Louverture, un affranchi originaire d’Allada au Dahomey, se trouve alors en position de force pour négocier avec les Anglais, les Espagnols et les Français pour voir lesquels céderaient à ses demandes.

Avec stratégie, Toussaint s’écarte de deux de ses généraux, Jean-François et Biassou, qui étaient prêts à s’allier avec les colons royalistes et les Espagnols en échange de la liberté donnée soumis à des lois martiales, les Africains étaient à l’époque les travailleurs dont les conditions de vie se rapprochaient le plus de celles du prolétariat moderne. Minutieuse, efficace et disciplinée, leur organisation de travail allait tout simplement devenir une organisation militaire. A sa tête, Toussaint Louverture, un affranchi originaire d’Allada au Dahomey, se trouve alors en position de force pour négocier avec les Anglais, les Espagnols et les Français pour voir lesquels céderaient à ses demandes. Avec stratégie, Toussaint s’écarte de deux de ses généraux, Jean-François et Biassou, qui étaient prêts à s’allier avec les colons royalistes et les Espagnols en échange de la liberté donnée seulement aux chefs. Cette menace de trahison conduisit l’historien panafricain CLR James à rappeler, dans Les Jacobins Noirs, que « la race blanche n’a pas le monopole de la trahison politique, et cette abominable trahison, suivant de si près l’insurrection, montre que la direction politique est une question de programme, de stratégie et de tactique, et non d’étiquette, d’origine commune avec les masses, ni même de services rendus. »

Toussaint, qui voulait une liberté totale et non-négociable, préféra s’entourer de quelques centaines d’hommes dévoués, apprenant régulièrement l’art militaire en se confrontant aux troupes coloniales ainsi qu’à Rigaud et Beauvais, des chefs mulâtres expérimentés qui avaient participé à la Guerre d’Indépendance Américaine. Jouissant d’« une grande réputation d’humanité », il augmenta ses troupes en accueillant des officiers royalistes déserteurs, ou en usant d’intrigues, parvenant à obtenir le ralliement pacifique de plusieurs factions, milices ou détachements locaux. Lorsque les Anglais envoyèrent 7000 hommes sur 19 vaisseaux depuis la Barbade, puis s’emparèrent en deux mois de la Martinique et de Sainte-Lucie, l’Assemblée nationale à Paris prononça l’abolition de l’esclavage à la date du 4 février 1794. Cette décision avait pour objectif d’amener les Africains à combattre contre les Anglais et les Espagnols qui, eux, n’avaient pas aboli l’esclavage. L’idée était déjà d’affaiblir tous les belligérants pour ensuite dominer celui qui sortira seul vainqueur, mais isolé et affaibli. Mais après avoir pris part aux premiers combats aux côtés de Biassou et Jean-François, Toussaint entraîne autour de lui plusieurs officiers noirs ou mulâtres (Clairveaux, Rigaud, Christophe, Moïse) dans des négociations et des alliances militaires afin d’infliger aux Anglais une cinglante défaite, et de repousser les Espagnols.

LE FRONT SE STABILISE

En 1797, la France nomme Toussaint commandant en chef et Gouverneur de Saint-Domingue. Il prend ses fonctions dans la ville du Cap, mais il sillonne régulièrement l’île, afin de mettre un terme aux derniers affrontements. Cependant, Toussaint commence à décider seul, sans prendre la peine d’expliquer à ses généraux et à son peuple le sens des décisions qu’il prenait. En particulier, sa manière de traiter avec respect les Blancs, et de demander aux Africains, libérés de l’esclavage, de poursuivre le travail agricole dans des plantations dont les Blancs n’avaient pas été systématiquement chassés, est très mal ressentie. Pour les Africains, Toussaint ne se battait pas pour l’indépendance mais pour la fin de l’esclavage. Pour les Européens, Toussaint préparait en réalité l’indépendance de la colonie, et il fallait l’en empêcher en rétablissant l’esclavage. Pris dans ce décalage, Toussaint est confronté à des rébellions internes soutenues par la France, dirigée depuis novembre 1799 par le Premier Consul, Napoléon Bonaparte. Fin calculateur, et conseillé par Talleyrand, Napoléon tente de forcer Toussaint à attaquer la Jamaïque pour provoquer les Anglais, et faire d’une pierre deux coups : prendre sa revanche sur l’Amiral Nelson qui l’a humilié lors de la bataille d’Aboukir à l’été 1798, et remettre à sa place le Gouverneur Toussaint qui a osé se considérer comme son égal. Toussaint, rusé, esquive le piège. Mieux, en janvier 1800, pour montrer sa connaissance du jeu des alliances internationales, et sa capacité à influer sur l’échiquier européen, il décide d’expulser les dernières troupes…espagnoles. Puis il adresse plusieurs courriers à Napoléon qui refuse de lui répondre, choqué de voir « le Premier des Noirs s’adresser au Premier des Français ».

LA GUERRE REPREND

En décembre 1801, une armée de 35000 hommes expérimentés, la plus importante jamais mise en place, conduite par les meilleurs officiers de Napoléon, quitte Brest pour Saint-Domingue. D’abord dominateurs et forts de leurs campagnes victorieuses en Europe, les troupes napoléoniennes dirigées par Leclerc se heurtent rapidement à la résistance et au harcèlementdes Africains, qui mènent de nombreuses actions de guérilla à l’intérieur des terres et qui coupent les communications des troupes ennemies. De nombreuses récoltes sont brûlées pour éviter aux Français de se ravitailler sur place, des villes sont incendiées pour démoraliser le moral des troupes qui ne s’emparent que de localités en ruine.Toussaint, Christophe et Dessalines se succèdent sur les différents fronts. Après avoir défendu Crête-à-Pierrot et appelé à l’indépendance de Saint-Domingue, Dessalines prend la tête de la résistance militaire dans le sud tandis que Toussaint affront directement Leclerc dans le nord. En faisant déporter Rigaud en France, Toussaint offre involontairement à Pétion,qui avait changé d’alliances à plusieurs reprises dans le passé, le contrôle des troupes métis. Puis Toussaint incite Christophe à négocier avec Leclerc. Une erreur, car Christophe et sestroupes choisissent de rallier Leclerc qui était quasi vaincu. Par l’intermédiaire de Christophe, Leclerc négocie avec Toussaint qui accepte de déposer les armes en échange du maintien du régime de la liberté pour tous à Saint-Domingue. En juin 1802, Toussaint est pris dans un piège, puis déporté au Fort de Joux, dans le Jura.

«En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté, mais il repoussera car ses racines sont profondes et nombreuses».

L’annonce de sa déportation déclenche une nouvelle insurrection massive. Leclerc, qui hésitait à déporter Toussaint au motif que ce dernier était le seul homme capable de tenir les autres, est dépité: « ce n’est pas le tout d’avoir enlevé Toussaint, il y a ici 2 000 chefs à faire enlever ». Les Africains sont d’autant plus galvanisés qu’ils apprennent par l’intermédiaire d’un petit groupe de réfugiés guadeloupéens que l’objectif des Français est bien de rétablir l’esclavage, comme cela fut fait en Guadeloupe en mai 1802. En octobre, Dessalines qui est le véritable chef de la résistance, se réfugie dans l’ouest et, dans l’attente que ses généraux Pétion et Clairveaux attaquent les troupes de Leclerc dans le nord, puis parviennent à reconstituer une alliance avec Christophe il organise les troupes en vue de l’assaut final. En face, Rochambeau, qui a succédé à Leclerc, mort de maladie, est partisan d’une solution finale : exterminer tous les Africains pour relancer l’esclavage après avoir fait table rase de toute l’histoire en cours. Son humanité se résume à introduire des chiens connus pour apprécier la chair humaine. Groupé autour de Dessalines et des généraux, les Africains résistent. Le 16 novembre 1803 les hommes de Clairveaux et de Capois-la-Mort attaquent la ville du Cap. Bien que très fortifiée, la grande ville du nord tombe aux mains des insurgés. Le 28 novembre, Rochambeau quitte l’île qui a été en tout et pour tout le tombeau de 60000 soldats. Le 1er janvier 1804, l’indépendance de Saint-Domingue est déclarée, sous le nom originel d’Ayiti. Dessalines, couronné empereur en octobre 1804, devient ainsi le premier Chef d’État africain d’un pays de la diaspora.

AYITI, LA GLOIRE SOUS LES DÉCOMBRES

Très vite, les puissances formant le système international ancien refusent de reconnaître l’indépendance d’Ayiti. La France impose le paiement d’une dette de 150 millions de francs, et menace régulièrement de recoloniser l’île. En dépit de l’aide apportée à Bolivar dans la libération des colonies espagnoles d’Amérique du Sud, Ayiti est victime d’un embargo économique et diplomatique. En dépit de l’action de nombreux intellectuels et diplomates haïtiens, la Première République Noire devient le premier terrain d’entraînement du néocolonialisme : troubles et conflits internes provoqués depuis l’étranger, paupérisation et racket économique, volonté manifeste de punir un peuple indépendant par tous les moyens, occupations militaires américaines et onusiennes, prosélytisme religieux douteux et stigmatisation encouragée par l’attitude raciste de nombreux autres Antillais à son égard, la liste est longue des « malheurs » de ce petit pays.

Pourtant, à y regarder de près, et en bravant la censure et la propagande,l’histoire d’Ayiti est bien une histoire de gloire. Attribuéeà un général de Napoléon lors de la défaite de Waterloo (1815), cette formule selon laquelle « la garde meurt mais ne se rend pas » n’est qu’un détournement de la mémoire des combattants héroïques de l’Armée Indigène qui, un 1er janvier 1804, en Ayiti libérée, ont prononcé le « serment de renoncer à jamais à la France, de mourir plutôt que de vivre sous sa domination, et de combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance. »

Par Amzat BOUKARI-YABARA. Retrouver cet article dans le journal officiel de la Ligue Panafricaine-UMOJA PANFRIKAN SEPTEMBRE-NOVEMBRE2013

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